Les cours particuliers en Tunisie : l’oxymore du mal nécessaire

Les cours particuliers en Tunisie : l’oxymore du mal nécessaire

Par 21 octobre 2015
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En Tunisie, supprimer les cours particuliers est le nouveau credo du Ministère de l’Education. Un texte de Loi régissant l’organisation du soutien scolaire est même dans les cartons et sera bientôt soumis au vote des députés. Mais pourquoi cette pratique est-elle si décriée ? Quelle incidence leur suppression peut avoir sur la scolarité des élèves ? Et quelle solutions sont envisageables pour en limiter les aspects négatifs ? Tentative d’explications…

 

Une histoire comme l’on peut croire

« Amal, qui veut dire espoir en arabe, est à la fleur de l’âge mais n’a pas encore vu son âge fleurir…C’est qu’elle a dû souffrir. Amal n’a que 12 ans, multipliés par sa détresse, ils feront cent ans. Amal a dû voir son père mourir, et depuis, ni rire ni sourire.  Le visage pâle, le corps gringalet, la détresse a tout avalé: ses rêves, ses années. Amal n’ira plus à l’école. Maman ne pourra plus payer, école et cours particuliers. Maman ne peut même pas nourrir trois enfants, juste en travaillant aux champs. Ensevelie dans sa solitude; Amal devra enterrer, à jamais, son avenir, ses « études » (et quelle coïncidence expressive!« études», en tunisien parlé, veulent aussi dire «cours particuliers»!). Maman est frustrée, sans  pour autant rouspéter. Amal a mal … à l’esprit … et au cœur. Oui, quand on est démuni, c’est là que fleurissent les douleurs : un autre oxymore, encore plus amère.  

L’histoire d’Amal n’est pas unique, et hormis tous les maux qu’elle a dû vivre, celui de devoir quitter ses études à un âge précoce, reste le plus touchant, le plus atroce. Si Amal avait de l’argent pour payer des cours particuliers en français, elle aurait pu devenir infermière …C’était son souhait de toujours! Mais Amal n’a pas pu arrimer son vécu à ses souhaits. Et  c’est l’effet le plus néfaste des cours particuliers : mélanger le repas des pauvres avec l’angoisse de l’échec et le gout morose de la déception. »

De nos jours, étant donné les profondes mutations qui ont touché la vie économique et sociale de tout individu, ajoutées aux exigences du marché de l’emploi, la portée des cours particuliers s’est élargie d’une manière spectaculaire et les choix de nos jeunes sont devenus de plus en plus limités, assujettis et confinés aux critères de l’excellence. Ainsi s’explique la «  rage », et la «  fièvre » (termes empruntés) des cours particuliers. L’on s’acharne, l’on se bat, parfois d’un salaire très bas, pour qu’on ait un boulot : seul garant d’une position sociale prestigieuse. Partout dans le monde, et comme une scie, les cours particuliers hachent les poches des gens…et leurs esprits, gangrène toute volonté, d’y résister.

Plus les enseignants pondent des exercices et des devoirs, plus les familles se vident les poches et se remplissent  la tête de rêves et d’espoir. Un cercle à la fois creux et vicieux. Creuser donc dans ce sens est de notre devoir. Il est désormais grand temps pour nous, spécialistes et experts en éducation, de s’atteler à disséquer, à décortiquer et à analyser ce dossier brûlant des cours particuliers ; le but étant d’en définir les causes, de dévoiler les confins et de suggérer les solutions dont notre système a besoin.

 

Des statistiques et des données qui suscitent la réflexion

Nous devons d’emblée préciser que les cours particuliers ne sont ni un phénomène social naissant, ni une pratique récente. Ils ont été là, depuis l’antiquité, une voie parallèle à celle des cours formels et reconnue par toutes les sociétés. Ils ont connu toutefois, plus d’ampleur et d’impact dès le 19e siècle jusqu’à nos jours. Le Haut Conseil de l’Evaluation de l’Education (HCéé, p.6) stipule :

On désigne par cours particuliers des cours donnés à titre payant, en dehors des heures scolaires, dans les disciplines académiques que les élèves apprennent à l’école

De même, Dominique Glasman (2004) les définit comme étant « un travail en plus, délibérément choisi par les élèves, ou par leurs parents, en lien directe avec les exigences scolaires. Il s’agit, à travers ce travail, de bien se préparer pour mieux affronter les épreuves scolaires : celles des apprentissages nouveaux ou jugés complexes, celles  des examens, des concours ou des ‘devoirs sur table». On peut également ajouter que

L’histoire des cours particuliers supplémentaires est probablement aussi ancienne que celle de l’enseignement formel. A l’ère contemporaine, l’éducation à l’ombre a atteint un Spectrum de revenues encore plus large et est devenue un phénomène majeur à travers le monde. (Journal of International and Comparative Education : V2, Issue1, p.19, 2013)

En effet, les études qui ont été réalisées dans ce sens indiquent que les cours particuliers représentent un marché d’une valeur de $102.8 billions (Global Industry Analysts, 2014). 90% du CA de ce marché est réalisé entre l’Asie, l’Europe et les Etats Unis dont les habitants, à eux seuls, dépensé $ 134 billions sur les cours particuliers en 2014.

« En France, le marché du soutien extra-scolaire a atteint une dimension quasi-industrielle », révèle le journal Le Monde du 26/09/2007. En Corée du sud, plus de 70% des élèves suivent des cours particuliers. En Inde « 55% des élèves se rendent aux cours particuliers  le matin avant d’aller à l’école, tandis que 41% y vont le soir, après l’école, 4% des élèves assistent aux cours particuliers le matin et le soir » (Revue Internationale d’Education de Sèvre : 11 juin 2014 : colloque : l’éducation en Asie en 2014 , quels enjeux mondiaux ?).

Quant au Japon, les cours particuliers sont déjà considérés comme une « fièvre » qui touche toute la société. En effet, l’élève japonais travaille 10 heures en moyenne sur ses devoirs d’école, au point que «les enfants japonais n’ont plus le temps de s’amuser »4 (Courrier International, N° 58).

Tout cela se passe en présence de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant ratifiée par la majorité des Etats du monde et qui stipule dans son article numéro 31 que

Tout enfant a le droit aux loisirs et au repos, de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge et de participer librement à la vie culturelle  et artistique.

 
Du coté de la Tunisie

En dépit des revenus généralement limités de la majorité des familles tunisiennes et l’inflation qui frappe fortement l’économie nationale, la Tunisie n’échappe point à la rage des cours particuliers. Bien au contraire et selon le rapport du PISA (Program For International Student Assessment), rédigé en 2006 (et cité dans le rapport de l’Organisation de la Coopération Economique et de Développement, l’OCED, 2013), notre pays occupe la 9ème place mondiale dans la course vers les cours particuliers. En effet, plus de 70 % des élèves suivent des cours particuliers en Tunisie et 54 % d’entre eux reçoivent ces cours de leurs propres enseignants de classe, ce qui est considéré comme une transgression maximale des lois et des normes aussi bien nationales qu’internationales. Et selon la Banque Mondiale,  le chiffre d’affaire des cours particuliers dans notre pays s’élève aux environs de 700 millions de dinars : un montant exorbitant qui soulève mille questions. 

D’autre part, dans son rapport intitulé « Cleaning Up Tunisian Education », (16 juillet 2013), Kate Lapham indique que les cours particuliers risquent d’atrophier l’intégrité et la qualité de l’enseignement en Tunisie, et se sont  déjà propagés d’une manière alarmante. Kate Lapham trouve qu’il est également inquiétant  qu’avec tout cet acharnement pour les cours particuliers, la Tunisie occupe toujours des places non point satisfaisantes dans les comparaisons internationales, et que 3 sur 4 de nos élèves puissent atteindre la 4ème année primaire sans jamais pouvoir faire des opérations mathématiques très simples tel que le calcul.

Dans ce sens, une équipe  de chercheurs de l’OCDE  a visité la Tunisie en 2013 et a publié au mois de mai de la même année une étude exhaustive sur le système éducatif tunisien. Leurs conclusions ont été très révélatrices. L’on cite cette constatation à titre d’exemple : 

En Tunisie, les écoles publiques ont du mal à assurer une éducation de qualité, malgré les investissements énormes en éducation… ce qui nourrit le manque de confiance à l’école et en sa capacité d’atteindre son objectif, et allume le besoin et l’acceptation quasi-inconditionnée des cours particuliers.

Cette acceptation des cours particuliers pourrait être attribuée à des facteurs multiples.

 
Les facteurs qui poussent aux cours particuliers

En Tunisie comme ailleurs, les facteurs engendrant le recours aux cours particuliers sont de natures différentes.

Il y a des facteurs qui sont en relation étroite avec l’école elle-même. Désormais, les programmes très longs et les leçons surchargées expliquent en grande partie le recours des enseignants et des élèves aux cours particuliers afin de pouvoir couvrir toute la matière à enseigner et par conséquent être prêt à faire face aux devoirs et aux examens. Notons ici que les examens (the achievement tests) ont connu une importance colossale de nos jours et sont devenus l’un des critères les plus importants d’excellence scolaire, garants évidement d’une fonction respectable et d’une position sociale rassurante.

En outre, l’on constate que des institutions éducatives prennent la réussite scolaire de leurs élèves comme étant la réussite de l’école elle-même, et donc font généralement la sourde oreille aux cours particuliers que des enseignants pratiquent en dehors de l’enceinte de l’établissement scolaire,  au su et au vu de tout le monde. D’autre part, la surcharge des classes dans beaucoup de pays, y compris la Tunisie, a fait que plusieurs familles cherchent à offrir à leurs progénitures des cours particuliers tenus généralement dans des classes où le nombre d’élèves est remarquablement réduit . 

Les facteurs culturels peuvent aussi être évoqués, puisqu’ils jouent un rôle important surtout dans les pays asiatiques où les idées de Confucius concernant l’éducation sont d’une valeur sacrée. Confucius stipule :

Apprenez comme si vous n’alliez jamais atteindre votre objectif, et comme si vous étiez terrifiés de le rater.

Cela dit, les facteurs psychologiques poussant aux cours particuliers restent les plus dominants, et ils concernent les élèves et leurs familles. En effet, les parents, toujours soucieux de la scolarité de leurs enfants et conscients de leur incapacité à leur fournir le soutien scolaire nécessaire, sur-investissent dans les cours particuliers et leur consacrent une portion non-négligeable du budget familial. Beaucoup de parents sont de plus en plus convaincus «que l’école n’atteint pas toujours ses objectifs dont celui de faire réussir tout le monde…[et] que l’enseignement est aujourd’hui plus qu’hier, un investissement pour l’avenir » (analyse de D.Houssonloge, 2008). Il y a aussi la peur de l’échec qui motive également parents et élèves : un sentiment partagé et conjointement répugné. Claudine Oller (2009) affirme

Certes, ce sont les familles qui envoient leurs enfants à des cours particuliers …Derrière tout cela, il y a quand même la peur du chômage, de l’avenir de leurs enfants ». Les cours particuliers ont unifié, si l’on peut dire, les pays du monde : toutes les familles ont le même souci: faire réussir leurs enfants, même si c’est fait au détriment des moyens financiers des parents. 

 En Tunisie, le souci de la réussite des enfants est un facteur majeur dans la course vers les cours particuliers, parfois dès l’âge de 6 ans.  Et avec le chômage qui touche des degrés culminants ces dernières années, parents et enfants sont de plus en plus « ligotés » à la notion de l’excellence et à l’importance vue inestimable des cours particuliers. Par conséquent, les garages pour voitures, les gourbis, les salons des maisons de parents ou d’enseignants… deviennent des salles de classes où des enseignants entièrement dévoués donnent des cours à des élèves affamés, assoiffés à un avenir plus mitigé.

 

 
Peut-on rationaliser les cours particuliers ?

Les cours particuliers sont généralement mal vus et mal représentés. En Tunisie, ils risquent déjà de nuire au « principe de l’équité et de l’égalité des chances » (Rapport sur l’Education, 2014). A travers les recherches et la presse nationale et internationale, ils  sont qualifiés comme étant « un business ».  On parle souvent de « l’éducation à l’ombre »,  « des leçons secrètes », « du déni de l’enfance » , « du travail  des élèves pour l’école en dehors de l’école » , « des cours au noir », …Cette image sombre pourrait certainement changer si les suggestions suivantes étaient prises en considération :

  • Améliorer les salaires des enseignants pour qu’ils puissent, et sans recours aux cours particuliers, subvenir à leurs besoins et acquérir une position sociale prestigieuse.

  • Réviser la formation initiale et continue des enseignants, insister sur l’intégration des nouvelles technologies, varier les techniques d’animation de la classe pour rehausser la motivation des élèves, s’approprier les approches pédagogiques qui répondent le mieux aux besoins éducatifs et aussi ludiques des apprenants.

  • Réduire le nombre d’élèves par classe, car « une réduction de la taille des classe devrait engendrer des effets positifs, et sa revendication fait souvent partie des mesures que….les parents d’élèves appellent de leurs vœux » (Avis du HCéé ; n°1, p.1, mars 2001).

  • Individualiser l’enseignement.  Plus les approches sont individualisées, plus les élèves se sentiraient à l’aise en classe et acquièreraient l’autonomie et la responsabilité nécessaires pour tout acte éducatif. Selon Alexandre Danièle  « l’individualisation désigne … le travail avec de petits groupes d’élèves où la délimitation d’objectifs de travail est très resserrés , mais la nature du travail pédagogique et le traitement des difficultés restent collectifs » (Education et Formation, N° 56, p.61, janvier-juin 2003).

  • Chasser l’atonie de nos établissements scolaires, y améliorer les conditions de vie scolaire et y instaurer un climat convivial de vie commune. L’école deviendrait, de fait, un milieu où l’on aime vivre.  

  • Alléger les programmes et réduire le temps de la séance de classe pour qu’il n’y ait pas atteinte aux droits de l’élève à des activités divertissantes, du type ludique.

  • Établir un cadre légal bien défini  et instaurer des mécanismes de surveillance efficaces pour garantir qu’il n’y ait aucune forme de transgression ou d’ingérence.  

  • Engager la société civile et les associations civiques dans des compagnes de prise de conscience qui s’adresseraient  désormais aux enseignants, aux parents, aux élèves et au cadre syndical.

  • Tracer un code déontologique bien clair qui assurerait le respect mutuel de tous les partenaires et la bonne pratique des  cours particuliers. Hugues Lenoir, Enseignant-chercheur en Sciences de l’Education à l’Université Paris Ouest Nanterre, stipule :  « l’interrogation éthique implique de se poser la question de soi en tant que formateur, mais c’est aussi et surtout se poser la question de l’autre et des effets de sa pratique et de ses valeurs en actes sur son devenir ». (Penser et agir pour l’éducation des adultes : posté le 27 juin 2015).

  • Etudier la possibilité d’instaurer un autre système encore plus efficace que les cours particuliers : le coaching scolaire. La différence est grande entre les deux : les cours particuliers sont purement disciplinaires et visent, en premier lieu, l’amélioration des notes de l’élève dans une discipline bien déterminée. Le coaching scolaire, au contraire, est une pratique interdisciplinaire dont l’objectif substantiel est de promouvoir les compétences transversales de l’apprenant, telles que : les méthodologies d’analyse et de recherche, la confiance en soi, la dépendance de soi et le sentiment de responsabilité envers l’acquisition des connaissances, .. le coaching scolaire bien que récent (les années 90) a prouvé son efficacité quant à la bonne gestion de l’apprentissage et à la promotion des compétences de l’élève.

 

Conclusion : Amal, serait-elle notre lanterne, pour des pratiques plus saines ?

Amal a abandonné ses études, entre autres, à cause des cours particuliers qu’elle s’est trouvée incapable de payer. Nombreux sont ceux d’entre nos enfants qui, comme Amal, risquent de voir leur scolarité et leurs rêves vouer à l’échec à cause des cours particuliers : une expression fort usitée, mais peu comprise, une pratique fort recommandée mais peu contrôlée.

Nous souhaitons, de fait, que lors de cette réforme éducative que notre pays a entreprise, les cours particuliers soient également revisités et qu’ils fassent l’objet d’une restructuration profonde susceptible d’assurer une performance plus accrue. Cela ne pourra être atteint que si tous les partenaires sont consultés et leurs suggestions sont prises en considération car «toute greffe décontextualisée est en général décevante »( Education et Formation ; janvier – juin 2003, p .63 ) et aussi parce que les cours particuliers, comme toute autre forme de soutien scolaire devraient être propédeutiques vers une scolarité réussie et un citoyen équilibré.

Dans un entretien récent avec la presse nationale et diffusé le 18 mai 2015, le ministre de l’éducation, s’est attelé à indiquer que des transformations radicales rocambolesques toucheront très bientôt toutes les constituantes du système éducatif, y compris les cours particuliers qui, insista-t-il, pourraient être entièrement éradiqués.

 

Maaouia Haj Mabrouk

Inspectrice d’anglais .Nabeul. Tunisie.

 

 

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