Tunisie : un bref diagnostic du système éducatif

Tunisie : un bref diagnostic du système éducatif

Par Dr Farouk Ben Ammar 4 février 2015
FavoriteLoadingAjouter aux favoris
  •  

Le Dr Farouk Ben Ammar nous livre une analyse critique du système éducatif tunisien. Dans cet article, l’ancien premier conseiller du Ministère de l’Education Nationale énumère les projets « innovants » initiés mais jamais achevés et donne les principales causes de la dégradation de l’enseignement en Tunisie.

Des projets innovants, rarement achevés

Durant la dernière décennie, une myriade de projets, visant l’amélioration de la qualité de l’enseignement, ont étés mis en œuvre en Tunisie, mais n’ont malheureusement pas été menés à bon port. Nous en donnons une liste non exhaustive :

Les Apprentissages Optionnels : ce projet fut un échec cuisant suite à la résistance acharnée des syndicats, pour ne pas avoir étés associés ni consultés dans la conception du projet. Ces syndicats, qui ne sont pas à blâmer, ont bataillé ferme contre le projet qui a été finalement abandonné.

L’Approche par Compétences : Concept développé par l’armée américaine dans les années 80. « …Les chargés du projet ne maitrisaient pas le concept, bien qu’ils aient étés formés… » Confiait un expert du bailleur de fonds, expliquant l’échec total du programme.

Utilisation des TIC pour l’enseignement et l’apprentissage : Succès très modeste en comparaison des investissements consentis. Nous en avions fait le diagnostic : les résultats étaient déplorables. Des dizaines de millions de dinars ont étés dépensées pour l’installation de laboratoires d’informatique : une informatisation sauvage pour faire beau dans le banc des nations développées. En dehors des cours d’informatique, les laboratoires sont toujours clos pour ne pas donner aux élèves l’accès à INTERNET : « …par mesure de sécurité… »  Répliquait la direction.

Tableaux Interactifs : Des tableaux électroniques très couteux (de 2 000 à 4 000 TND pièce), ont étés acquis, mais dans la plupart des cas, n’ont pas été utilisés, quelques établissements les utilisent même comme tableaux blancs : un vrai gâchis !

CD-ROM interactifs : Conçus pour alléger le cartable de l’écolier. Le marché juteux, plus de 1 000 000 TND, est passé de gré à gré par le Ministère. Les CD ne sont qu’accessoirement utilisés par les élèves : Il faut bien un PC pour ce faire !

Paraboles et Bus Internet : Marché passé de gré à gré pour le profit des proches du président déchu. Les paraboles ont été dérobées puisque installées dans des établissements sis dans des contrées lointaines de la Tunisie profonde sans infrastructures de télécommunications. Une dizaine de « Bus Internet » ambulants ont été également conçus et équipés : Ces bus rouillent dans le parc du ministère pour faute d’entretien.

Révision des Programmes et des Livres Scolaires pour accompagner la reforme : occasion inespérée pour prôner le sécularisme et la « tolérance » envers les autres cultes, comme recommandé par les pays de l’union européenne dont particulièrement la très catholique Espagne ! Ce qui a résulté en la banalisation de l’éducation religieuse… (Le général français De Gaule ne disait-il pas à propos de la loi de 1905 sur la laïcité : « …La république est laïque mais la France est chrétienne…».)

Système Qualité : un référentiel qualité comprenant 200 indicateurs a été rédigé et un fascicule de mesure de la qualité a été développé et testé sur un échantillon comprenant les meilleurs établissements scolaires en Tunisie, par des inspecteurs chevronnés du Ministère : Le meilleur de ces établissements respectait seulement 20% des critères qualités !

Réalisation des Apprentissages : ce domaine, est fort heureusement, le plus performant parmi les six  domaines du « référentiel qualité » et ce grâce à nos braves enseignants. Des auditeurs qualités, 20 au total, ont étés formés et certifiés par le tant convoité label « DAVA » par un organisme français (Dispositif Académique de Validation des Acquis). Une première dans la région MENA et l’Afrique. Ces auditeurs n’ont jamais étés exploités. En effet, le programme a été détourné de ses objectifs initiaux par le ministre qui voulait des résultats immédiats, j’ai protesté en tant que chef du projet mais j’ai dû consentir : d’où la création accidentelle des collèges pilotes !  Une idée en contraste avec le paradigme « Tous nos enfants ont droit à une éducation de qualité »

Numérisation de Cours : Cours sur IPOD, une idée géniale, des cours enregistrés par des professeurs ayant une notoriété et une grande maitrise de leur discipline, et pouvant être téléchargés à distance à partir d’internet, pour faire bénéficier les élèves, n’importe où ils sont, de cours de grande qualité, même pendant les grèves syndicales. Les cours sont stockés dans un serveur qu’on a même acquis : Projet avorté par certains  collaborateurs du ministre de l’époque (2005).

En 2010,un américain d’origine indienne développa un projet similaire qui connait une grande réussite aux États Unis. Nous sommes dépités à chaque fois que nous repensons à ce que nous avons mis en place les premiers en 2005 (nous avons même produit les premières vidéos)…

Des résultats de plus en plus médiocres

Le plus ironique, c’est que les premiers responsables du Ministère de l’Éducation ont inscrit leurs enfants dans des écoles primaires privées. Un de ces ministres, désabusé, s’exclama lors d’une séance de travail «… En voyant ce désordre, je remercie Dieu d’avoir inscrit mes enfants dans le privé… » !

Dans ce contexte, nous pouvons également citer quelques points qui justifient cette attitude du moins justifiée :

Aux évaluations PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis), lors de la dernière enquête portant essentiellement sur la compréhension de l’écrit, sur les mathématiques et les sciences, la Tunisie a été classée, dans chaque thématique, parmi les dix derniers sur les 65 pays appartenant à l’OCDE ou partenaires de l’organisation. Une honte nationale !

Pour l’évaluation TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) 2003, une étude Internationale sur les Mathématiques et les Sciences, réalisée tous les quatre ans sur les élèves des quatrième à la huitième année, la Tunisie se classe 36ème sur 46 pays, le ministre de l’époque disait par sarcasme « …la Tunisie est dernière oui, mais parmi les meilleurs… ».

C’est dans un but préventif que le Ministère a instauré l’examen de la quatrième année du primaire afin d’évaluer le niveau académique de nos tous petits et d’entreprendre les mesures réformatrices qui s’imposent : Aucune action ni réforme n’a été entamée.

Causes de la dégradation du système éducatif

Nous ne manquerons pas de citer d’autres causes indirectes mais non moins importantes de la dégradation de la qualité de l’enseignement :

Mutations des Enseignants et Rapprochement des Conjoints : une commission paritaire composée de cadres du ministère et de membres du syndicat décide des mutations selon un système de score. Les enchères et le manque de transparence font office de loi.  Résultat : des enseignants non motivés et bâclage des cours.

Recrutement des Enseignants : Le Syndicat négocie sa quotepart dans les recrutements hors concours pour combler le déficit en enseignants « capésiens». Un seul ministre a osé supprimer ce passe-droit, hélas tout de suite rétabli après son départ !

Résultat : Enseignants de fortune quêtant salaire ! Par ailleurs, 51% des recrutements de la fonction publique sont alloués au secteur de l’éducation !

Livres scolaire : les comités de rédaction sont désignés par complaisance, bien qu’un simulacre de concours soit organisé ! Les compétences sont généralement écartées. Surtout ceux jugés non allégeant au régime en place et j’en connais un tas.

Résultat : Livres scolaires de mauvaise qualité, truffés d’erreurs et d’un apport pédagogique modeste. D’où le recours des parents aux manuels dit « parallèles » qui sont de loin de meilleure qualité.

Amélioration des Rendements Internes et Externes : Changement radical de paradigme du « droit à l’éducation » au « droit à la réussite » : Il s’ensuit des réformes du système d’orientation du secondaire de 2006 et du baccalauréat. Les bailleurs de fonds jugeaient de la réussite de la réforme, dont la plupart des projets ont échoués, par les rendements internes et externes : Il fallait à tout prix que ces indicateurs changent vers la hausse !

Résultat : Selon l’université qui prend le relais, les nouveaux bacheliers sont d’un piètre niveau académique.

Le niveau des étudiants à la sortie de l’Université est modeste, puisque le Ministère de l’Enseignement Supérieur, dont la réforme n’a été qu’un échec, est le « Client » principal du Ministère de l’Éducation : « …Vous nous donnez un produit de qualité modeste, et on sort des diplômés de piètre qualité… » répliquent certains responsables du Ministère de l’Enseignement Supérieur « …qui à leur tour enseignent dans les lycées, enfin une spirale qui converge vers une décadence sans fond… ».

Une lueur d’espoir

Cependant, il faut  toujours positiver car le corps des inspecteurs de l’éducation constitue une importante force réformatrice garante de la qualité, bien que mal étoffé et sous dimensionné mais qui compte des compétences affirmées dont certains au niveau international. Ce corps constitue parfois une contre-force pour mettre frein aux déraillements du gouvernement. Il existe heureusement des inspecteurs d’une grande valeur scientifique et d’une moralité sans faille.  Voilà, un bref exposé de quelques failles « techniques » de notre système éducatif qui a été notre fierté pendant des décennies : politisé et dépouillé de sa noble mission originelle.

La Tunisie : un Laboratoire des Bailleurs de Fonds !

Pendant des années, la Tunisie a été un laboratoire international ou sont testées les nouvelles méthodes d’enseignement, moyennant de grasses prébendes pour les décideurs du régime. Ces méthodes ont par ailleurs, connu des échecs et des succès relatifs, dans plusieurs pays. Les bailleurs de fonds utilisent ces expériences pour réviser et remodeler leurs multiples programmes de réforme de l’éducation, mais c’est la Tunisie qui paye la facture, aux frais de notre jeunesse, et de notre économie nationale qui s’en trouve ainsi obérée. Il en est du futur de plusieurs générations de repenser notre système éducatif, en gérant l’établissement scolaire comme une entreprise qui doit « produire » des citoyens de qualité en adoptant une démarche qualité.

L’élève est un « produit » et la société le « client final« 

Un Référentiel Qualité a été déjà élaboré avec un fascicule de mesure et un premier noyau d’Auditeurs Qualité a été formé : Il faut faire renaitre ce grand projet de ses cendres, seule issue pour sauver notre système éducatif.

Pour conclure, nous ne pouvions que saluer le corps enseignant qui, contre vents et marées, et malgré toutes les tribulations et les paradoxes, a et est toujours prêt à porter le lourd fardeau de donner une éducation décente à nos enfants, une éducation digne d’une Tunisie qui se veut libre, tolérante et arabo-musulmane.


A propos du Dr Farouk Ben Ammar

Le Dr Farouk Ben Ammar a suivi des cours intensifs en micro et macro économie, finances et recherche opérationnelle à l’Université du Michigan. Au préalable il a obtenu un diplôme d’ingénieur principal de l’ENIT (1985).

La thèse de Ph.D du Dr. Farouk Ben Ammar a été référencée par la « NASA » et le « Smithonian Institute ».

Dr. Ben Ammar a occupé plusieurs postes de hautes responsabilités : Directeur Général de l’usine « General Motors » de Kairouan (1992-1996), Assistant de Directeur Général à « Nouvelair » (1997-2001) et Premier Conseiller du Ministre de l’Éducation et de la Formation (2002-2007).  Actuellement il est au Ministère de la Formation Professionnelle et de l’Emploi.


Distinctions:

En 2003, Dr Ben Ammar a été nommé Chevalier de l’Ordre national du mérite dans le domaine de l’éducation et de la science.



Le Blog du Dr Farouk Ben Ammar

 

 

Commentaires

commentaires