Tunisie : le décrochage scolaire, un fléau national

Tunisie : le décrochage scolaire, un fléau national

Par Dr Farouk Ben Ammar 30 janvier 2015
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Quelques mois nous séparent de la prochaine rentrée scolaire et professionnelle 2015-2016, et le problème épineux du décrochage scolaire n’a jamais été approché avec le sérieux que mérite ce fléau national. Il n’y a pas encore péril en la demeure, mais pour combien de temps encore ? En effet, plus de 100 000 jeunes ont abandonné les bancs de l’école en 2012-2013, un  chiffre plus qu’alarmant. Pire encore, ce chiffre doit être révisé vers la hausse, car rien qu’en 2013-2014 on a enregistré plus de 111 000 décrocheurs !

Tant de questions s’imposent, qui demeurent sans réponses : Ou sont-ils, que sont-ils devenus, les a-t-on encadrés, formés, récupérés de la rue?

Les Causes du décrochage scolaire

Dans une pré-étude menée en 2007 par le Ministère de l’Éducation et de la Formation, les causes de l’abandon scolaire sont principalement les suivantes :

1. Les élèves de la 7éme année de base.

Lors du passage des élèves du cycle primaire au collège, suite au brusque changement de l’environnement et des programmes, plusieurs jeunes se perdent et échouent cette transition assez ardue.  C’est la cause première de l’abandon scolaire.

2. Les élèves de la 9éme année de base.

En général, plusieurs élèves qui ont pu dépasser le cap de la 7éme et de la 8éme, finissent en 9éme âgés de 16 ans et plus.  L’âge obligatoire de scolarisation étant atteint (16 ans), les parents, surtout dans les zones rurales, et les familles de faibles revenus, font abandonner leurs enfants pour les aider dans les champs quand il s’agit de garçons, ou les faire travailler comme « Aide-ménagères » quand il s’agit de filles, pour subvenir aux besoins de leurs familles et en particulier quand le père a un travail précaire ou est chômeur : Une sorte de traite des blanches.

3. Les élèves de la classe terminale.

Suite à l’échec à l’examen du baccalauréat, plusieurs sont exclus du système éducatif public.  Les parents ne pouvant offrir une éducation à leurs progénitures dans des établissements privés, ces jeunes se trouvent injectés, bon gré mal gré, dans le marché du travail, sans aucune qualification professionnelle, sans ressources, donc enclin à la petite délinquance.

Malheureusement, en Tunisie la formation professionnelle a été tellement  “académisée” que l’accès aux centres de Formation Professionnelle est devenu de plus en plus difficile. En effet, pour aspirer à un simple CAP (Certificat d’Aptitude Professionnelle), les centres exigeaient du candidat, comme principal critère d’admission, d’avoir accompli avec succès la 9éme année de l’enseignement de base.     Paradoxalement, ceux qui réussissent leur 9éme année préfèrent continuer leur bonhomme de chemin dans le cycle secondaire pour décrocher, éventuellement, un baccalauréat : LE BACCALAURÉAT, LE SEUL SÉSAME POUR ACCÉDER Á L’UNIVERSITÉ.

De ce fait, la plupart des centres de formation, régis par l’État, se trouvent avec un faible taux de remplissage, pour une capacité d’accueil de prés de 50 000 postes de formation dans prés de 136 centres (2012-2013) et plus de 370 spécialités ! En 2007, le Ministère de l’Éducation et de la Formation, a assoupli ce critère en acceptant les élèves ayant accompli la 9éme, même sans succès. Rien n’y a changé par manque d’un plan de communication ciblé.

Ainsi, une stratégie de communication fut élaborée, pour « La Promotion de la Formation Professionnelle » un projet dont je fus chargé. Dans une première étape des spots télévisés furent produits et diffusés dans les chaines nationales : L’effet fut immédiat. Aussi, un dépliant fut confectionné, contenant un formulaire de pré-inscription, que les intéressés pouvaient remplir et renvoyer au ministère de l’éducation et de la formation avec frais de poste payés. 100 000 dépliants furent ainsi dispatchés, dans toute la République, même dans les zones les plus isolées, il suffisait qu’il y ait un bureau de poste.

Plus de 15 000 demandes parvinrent aux services de l’institution publique chargée de la formation professionnelle. Ces 15 000 réponses, représentaient une preuve accablante de la volonté des jeunes de se former pour avoir en main un diplôme, avec la possibilité d’aller plus loin dans les études via la promotion professionnelle. Hélas, ces demandes n’ont jamais été traitées : Une Banque de Données Inestimable.

Divers domaines et métiers étaient ciblés : Tourisme, Construction métallique, Soudure, Agro-alimentaire, Technologies de l’information, Bâtiment, etc.…  Ces petits métiers, colonne vertébrale de notre économie, pouvaient sauver de la rue et du chômage des milliers de jeunes décrocheurs.

Quel rôle pour la société Civile

Le monde associatif en Tunisie, pullule d’organisations et d’associations civiles qui pourraient prendre en charge une partie de ces jeunes laissés-pour-compte.

Ces associations seraient un appoint important aux efforts consentis par l’État, qui ne peut pas gérer seul cette masse de jeunes chômeurs qui grossit d’année en année. Hélas, la révolution de « La Dignité et des Libertés » n’a encore rien fait pour solutionner ce fléau : Le Chômage des Jeunes.

Dans ce cadre, j’avais suggéré à une association locale, de sélectionner une cohorte de 20-40 jeunes âgés de moins de 20 ans pour les former à des petits métiers valorisant. Cette cohorte pourrait être formée dans les centres nationaux de formation professionnelle à titre gratuit.   Il suffirait seulement de leur octroyer une bourse de 30 TND pour les frais de transport. Il est utile de rappeler qu’une bourse de 90 TND est attribuée aux apprenants issus de familles à faibles revenus.

Formation Professionnelle Tunisie

Les outils de financement de la formation continue pourraient, dans un cadre juridique bien formulé, financer ces associations pour mener á terme des actions de formation au profit de ces jeunes. Des conventions pourraient être établies entre ces associations et les centres de formation professionnelle de la région. De simples programmes de formation sur mesure peuvent être concoctés. Ainsi ces conventions, signées avec le Ministère chargé de la formation professionnelle constitueraient un engagement de la part de l’association et des jeunes apprenants pour compléter leur formation. Car là aussi on enregistre des taux d’abandon de l’ordre de 8%-10% !

Par ailleurs, certaines associations, très actives, devraient aussi faire partie du conseil d’administration des centres. A l’issue de leur formation, ayant impétré un diplôme, un CAP voire un BTP (Brevet de Technicien Professionnel), ces jeunes pourraient accéder à des microcrédits pour s’installer à leur propre compte, faute de trouver un emploi. A titre d’exemple, une boite à outil suffirait pour un CAP en « Chaud et Froid », un investissement de moins de 200 TND. En 2011, Et j’en ai fait l’expérience avec deux jeunes dans le cadre d’une association humanitaire : Une petite expérience réussie qu’il faut multiplier. Après seulement 2 années, l’un de ces jeunes s’était même payé une petite fourgonnette d’occasion pour ses déplacements de dépannage : UN CAS ÉDIFIANT.

Épilogue et conclusions

La société civile peut et doit jouer un rôle essentiel pour arracher une jeunesse des mains du chômage et de l’oisiveté, dans l’attente d’une réforme totale du système éducatif actuel, un système qui devient de plus en plus dichotomique et où seulement les plus aisés réussissent.

N’oublions guère, que ces jeunes, abandonnés à leur sort, sont la proie facile, de part leur fragilité psychologique, des groupes radicaux qui ont encore libre quartier dans nos contrées. La frustration des jeunes est le terreau sur lequel le radicalisme bâtira son néfaste projet de société.

Les derniers actes de terrorisme, qui continuent de défrayer les chroniques, ont été perpétrés par des jeunes âgés entre 18-22 ans. Des jeunes qui ont abandonné prématurément les bancs de l’école, et qui passent á travers les mailles des statistiques du chômage.   Et d’ajouter que si on n’agit pas aujourd’hui, ces jeunes seraient dans les statistiques de la brigade de lutte contre la délinquance juvénile et du terrorisme artisanal et instrumentalisé.

La Tunisie n’est-elle pas à la tête du palmarès mondial de fournisseurs de terroristes ?


A propos du Dr Farouk Ben Ammar

Le Dr Farouk Ben Ammar a suivi des cours intensifs en micro et macro économie, finances et recherche opérationnelle à l’Université du Michigan. Au préalable il a obtenu un diplôme d’ingénieur principal de l’ENIT (1985).

La thèse de Ph.D du Dr. Farouk Ben Ammar a été référencée par la « NASA » et le « Smithonian Institute ».

Dr. Ben Ammar a occupé plusieurs postes de hautes responsabilités : Directeur Général de l’usine « General Motors » de Kairouan (1992-1996), Assistant de Directeur Général à « Nouvelair » (1997-2001) et Premier Conseiller du Ministre de l’Éducation et de la Formation (2002-2007).  Actuellement il est au Ministère de la Formation Professionnelle et de l’Emploi.


Distinctions:

En 2003, Dr Ben Ammar a été nommé Chevalier de l’Ordre national du mérite dans le domaine de l’éducation et de la science.



Le Blog du Dr Farouk Ben Ammar

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