Rythmes scolaires : temps de famille et temps scolaire, harmonie ou calvaire ?

Rythmes scolaires : temps de famille et temps scolaire, harmonie ou calvaire ?

Par 9 avril 2016
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Les rythmes scolaires. En voilà un débat qui agite de nombreux responsables éducatifs à travers le monde. En Tunisie, le Ministère de l’Education Nationale a déjà mis en place sa réforme qui entrera en vigueur dès la rentrée 2016, avec comme principal changement, un temps plus important accordé aux activités annexes (artistiques, sportives…). D’autres pays, à l’instar de la France tentent d’initier des changements au niveau du temps passé en classe.

La question essentielle reste, quel que soit l’organisation du temps à l’école, est celle de l’harmonisation entre le temps scolaire et celui passé en famille. Dans une société ou les personnes travaillent de plus en plus, les rythmes scolaires ne doivent-ils pas permettre d’aménager aux enfants plus de temps pour être en famille (sans que ce temps ne se soit consacré aux devoirs à la maison).

 

Temps scolaire et temps de famille : cadre général

Je suis résolument contre le rallongement du temps scolaire. Et je demande que tous les parents soient entendus, même ceux qui sont contents des horaires actuels et crient moins fort que les autres

Dans un article publié le 12 mars 2016 sur le site Libre.be, Marie- Eve Lapy- Tries plaide pour un droit à l’enfance. Mère de trois enfants et déjà engloutie dans les exigences de son travail et dans les tâches ménagères qui renaissent à un rythme quotidien, Marie porte en elle le souci permanent de ne pas être à la hauteur pour répondre aux besoins d’affection et de soutien scolaire dont ses trois enfants ont besoin. Elle n’est point un cas unique ou isolé. En effet, partout dans le monde, l’harmonisation entre temps scolaire et temps de famille n’a de cesse  de faire couler de l’encre.

Parents d’élèves, pédagogues, enseignants, décideurs politiques et société civile, tous s’investissent à un rythme quasi-régulier dans la recherche d’une base solide susceptible de mener à bon escient cet arrimage tant escompté entre temps passé à l’école et celui consacré à la famille : tous les deux strictement liés à la vie de tout enfant et indispensables pour une meilleure performance scolaire.

En Belgique, par exemple, et pour éviter qu’il y ait un effritement du temps de famille par le temps scolaire, un décret1 de 2001  a balisé ce temps et s’est attelé à réguler d’une manière précise et détaillée le temps que l’élève doit passer, et ne devrait pas dépasser, à faire ses devoirs à la maison.

Décret du 29 mars 2001

Les travaux à la maison ne sont tolérés qu’à partir de la 3e année primaire et qu’ils se limitent à 20 minutes par jour en 3e et en 4e primaire. Ils ne doivent pas dépasser les 30 minutes en 5e et 6e année primaire et devraient prendre en considération le niveau ainsi que le rythme d’apprentissage de chaque enfant.

 

 

De même, aux Etats Unis, une alarme stridente a été déclenchée depuis avril 1994, quand le U.S Department of Education (DE) publie le rapport réalisé par la National Education Commission on Time and Learning et qui porte le titre évocateur : « Prisoners of Time ». (Prisonniers du Temps). L’article met en relief l’enfermement et l’emprisonnement de l’enfant américain dans le rythme infernal du temps scolaire, un enfermement qui risque d’enliser le temps dont l’enfant a besoin pour jouir de sa vie avec sa famille. De fait, ce rapport au titre tellement significatif a secoué la conscience des américains qui, pour plus d’un siècle, ont eu les yeux embués par le charme aveuglant du label « American Dream ».

Apprendre en Amérique, c’est être prisonnier du temps ! 

Le rapport révèle ainsi que durant les 150 dernières années, les écoles publiques américaines ont gardé les rythmes scolaires constants, tout en variant l’enseignement. Les auteurs s’étonnent de la manière dont l’école américaine est contrôlée par “l’horloge et le calendrier“. Cette étude a été incisive, non seulement par son titre alarmant, mais aussi par le fait d’avoir attiré l’attention de la population américaine à cette logique de confinement qui risque de dépérir le temps de famille, aux dépens évidemment des devoirs et des heures de classe.

En Suisse aussi, et dans le cadre de la recherche d’un plan d’harmonisation entre temps scolaire et temps consacré à la famille, le Département de l’Instruction Publique (DIP) a entrepris en 2008 une démarche de réaménagement du rythme scolaire en vue de parvenir à instaurer une logique de complémentarité entre famille et école qui soit plus adaptée aux besoins et à l’âge de l’enfant et qui ne le claustre pas dans un halo de devoirs, de calendriers scolaires et d’emplois du temps.

En effet, selon une enquête effectuée en 2010, la moitié des familles suisses interrogées ont déclaré préférer que les devoirs de leurs enfants soient faits à la maison plutôt qu’à l’école après les cours, voulant ainsi épargner plus de temps pour la vie familiale dont leurs enfants ont besoin.

Faut-il rappeler ici que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE) offre un cadre législatif général nettement favorable à l’épanouissement de l’enfant et à son droit à une enfance saine et heureuse. L’article 2 de la convention précise que tous les Etats parties « prennent toutes les mesures appropriées pour que l’enfant soit effectivement protégé contre toutes formes de discrimination ou de sanction motivées par la situation juridique, les activités, les opinions déclarées ou les conventions de ses parents, de ses représentants légaux ou des membres de sa famille ».

De même, l’article 29 de la convention exige que les programmes scolaires visent à « favoriser l’épanouissement de la personnalité de l’enfant et le développement de ses dons et de ses aptitudes physiques dans toute la mesure de leurs potentialités ». Ils doivent également garantir à l’enfant son droit « aux loisirs et au repos, de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge et de participer librement à la vie culturelle et artistique » (Article 31).

 

La CIDE a été ratifiée le 20 novembre 1989

A l’exception des Etats Unis, 192 pays ont signé la convention, à dates différentes bien entendu (France : 7 août 1990 ; Tunisie : 30 janvier 1992 ; Algérie : 16 avril 1993).

 

Les élèves qui ont la possibilité de partager leur expérience scolaire avec leurs parents sont meilleurs en classe

Selon le rapport élaboré par Dominique Glasman dans le cadre du Haut Conseil d’ Evaluation de l’Ecole (Le travail des élèves  pour l’école en dehors de l’école), il est préférable que l’élève puisse partager son parcours scolaire avec ses parents. Ceci dit, il serait pratiquement très difficile d’atteindre de tels objectifs nobles en l’absence d’une articulation efficace et judicieuse entre temps scolaire et temps de famille.

Ainsi, la question du rythme scolaire et son chevauchement avec le temps de famille est une question récurrente qui revient sur la scène éducative d’une manière régulière et continue à soulever des soucis sérieux relevant du bien- être de l’enfant, de sa scolarité, de sa vie en famille et de son évolution psychobiologique.  

Cependant, il faudra de prime abord définir des concepts relatifs à ce sujet, si l’on veut que notre réflexion soit perspicace et bien fondée.

 

Temps scolaire, temps de famille : Terminologies multiples, trop d’aiguilles.

Le concept du temps scolaire est diffus et ambigu. En effet, c’est un temps multiple, à maintes facettes, bien qu’il soit presque le seul dénominateur commun d’égalité pour tous les écoliers. Dans une étude sur le temps scolaire à la maison, ses causes et ses conséquences,  J.C.Meunier affirme:

Le temps passé à l’école est une partie “fixe” et commune à tous les enfants. Sous cette condition, le temps passé à l’école est sans doute la partie la plus “égalitaire” de la scolarité des enfants

Mais les rythmes scolaires demeurent l’objet d’interprétations diverses, parfois contradictoires: temps d’école, temps scolaire, temps périscolaire, temps parascolaire…des notions qui nuisent à l’harmonie et n’ont de cesse à partager les avis des experts et des chercheurs.

Pour commencer, il faudra faire le départ entre le temps scolaire et les rythmes scolaires qui sont deux notions totalement différentes, bien que complémentaires. On désigne par temps scolaire une variable externe à l’enfant et qui est généralement caractérisée par heures de classe, emplois du temps, calendriers d’examens… C’est plutôt un temps marqué par des séances d’apprentissage et d’éveil progressif au savoir.

Les rythmes scolaires, par contre, sont une variable interne, strictement liée à la psychologie de l’enfant et à son évolution biologique. Le rythme scolaire suit l’âge de l’enfant. De fait, l’aménagement du temps scolaire au profit de ce rythme devra devenir un sujet récurrent de l’actualité éducative, et le respect des rythmes de l’enfant et du jeune devront apparaître pour tous les acteurs comme une condition de réussite scolaire.

Selon le dictionnaire encyclopédique de l’évaluation et de la formation (Nathan, 1994) « les rythmes scolaires peuvent s’entendre de deux manières : soit ils correspondent à l’alternance entre les moments d’activité et ceux de repos imposés par l’école. Il s’agit alors des emplois du temps scolaire et des vacances ; soit ils sont compris comme les variations périodiques des processus physiologiques, physiques et psychologique de l’enfant, du préadolescent, de l’adolescent en situation scolaire ». 

Le débat autour des rythmes scolaires n’est pas nouveau dans le domaine de la pédagogie. Depuis les années 50 et 60, le pédiatre allemand Th.Hellbrugge a soulevé le problème des rythmes biologiques de l’enfant et de la nécessité de les prendre en considération dans toute décision qui toucherait à la répartition du temps scolaire et à sa vie au sein de sa famille.

D’autres chercheurs ont ensuite prouvé que l’état de fatigue ou de lassitude qui parfois s’empare des enfants à un certain moment de leur scolarité est généralement attribué au décalage qui s’installe à travers les années entre le temps scolaire et le rythme bio-psychologique de l’enfant. Selon Hubert Montagner, spécialiste des rythmes bio-psychologiques des enfants :

Si on se fonde sur les observations filmées tout au long du temps scolaire, aucun enfant…….ne peut être vigilant, attentif, réceptif et disponible pendant cinq heures trente de temps pédagogique, même quand elles sont interrompues par des moments de détente

L’autre type de temps qui nécessiterait à être évoqué est le temps dit “périscolaire” ; un temps de plus en plus réclamé, surtout dans les pays occidentaux où la famille est en voie de perdre son emprise sur l’enfant et n’a plus du temps àlui consacrer. C’est un temps pendant lequel l’enfant est hors de la salle de classe et est pris en charge par des animateurs professionnels, spécialistes en éducation.

Selon la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) en France, le temps périscolaire « est constitué des heures qui précèdent et suivent la classe durant lesquelles un encadrement est proposé aux enfants scolarisés ». Le but du temps périscolaire est de faciliter, voire favoriser, l’accès des enfants aux activités culturelles, sportives, artistiques… .

Ce sont des activités qui sont censées accompagner les enfants dans leur évolution, alléger la tâche de la famille et éduquer ces enfants aux principes de la citoyenneté et aux valeurs universelles. L’on doit préciser ici que les activités dites périscolaires sont différentes des activités “extrascolaires” ou “parascolaires“. Ces dernières sont des activités que l’enfant entreprend pendant les vacances ou lorsque son emploi du temps lui octroi toute une journée sans classe. Pendant ce temps, l’enfant pratique des sports à son gré, va en voyage ou en excursions, s’épanouit et se rapproche encore plus de sa famille.

Cependant, il faut l’avouer, dans les pays sous-développés ou en voie de développement, ce temps de divertissement devient un temps de travail et de corvées qui demandent parfois des efforts dépassant de loin les capacités physiques et mentales de l’enfant. Tant de fois, ces temps extrascolaires ou périscolaires influent sur le temps de famille et enfreignent le droit de l’enfant le plus immédiat à l’affection et au repos. Le temps de famille, dans ce contexte purement scolaire, renvoie aux moments succincts que l’écolier passe chaque jour en compagnie de sa famille, spécialement de ses parents. Ce sont dans la majorité des cas, les moments de réveil matinal ou les moments de la soirée quand la famille est à la maison et que l’enfant a besoin d’aide pour faire ses devoirs de classe. 

 

Les enjeux de l’articulation entre temps de famille et temps scolaire

Le rôle que la famille occupe dans la vie de tout enfant est primordial et le soutien affectif  et moral fourni par la famille est indiscutable. Aucun autre corps social, aussi efficace soit il, ne peut remplacer la famille. C’est papa, c’est maman et ce sont les proches qui répondent aux besoins multiples de l’enfant. En effet, les recherches dans ce domaine ont prouvé que la famille facilite à l’enfant l’acquisition du savoir et son adaptation à la culture et aux normes de la société où il vit. D.Glasman précise :

Les enfants en difficulté appartiennent le plus souvent aux familles où les parents s’impliquent peu dans leurs études 

Une entente entre famille et école serait donc idéale pour une scolarité réussie, car éduquer l’enfant et l’instruire est une responsabilité conjointement partagée. Si le temps scolaire envahit le temps de famille, les résultats seraient néfastes sur la personnalité de l’enfant. Ainsi devrons nous rappeler que, d’après des recherches récentes, le temps circadien (rythme biologique d’une durée de 24 heures) de l’enfant est réparti comme suit : sommeil 40%,  loisirs 34%, soins du corps et repas 12%, école 10%, autres 4%. Ces chiffres montrent l’importance du temps que l’enfant passe au sein de sa famille.

Selon D.Doumont et C. Geerts et F. Libion : « en règle générale, les jeunes considèrent la famille comme un lieu d’insertion sociale. Elle joue un rôle important dans l’ensemble de leur propre monde relationnel, tant du point de vue des relations avec les parents que dans l’ouverture de la famille aux amis ». D’autre part, la famille partage avec l’école une dimension substantielle du temps scolaire : celle des devoirs à la maison ou des travaux à domicile. Ces travaux sont dans la majorité du temps pris en charge par la famille, précisément par les parents. D’où la nécessité d’établir une articulation saine entre école et famille, entre corps enseignants et parents d’élèves.

Ceci dit, la famille est elle-même parfois source de soucis car elle n’est pas aussi solide, aussi unie et aussi favorable à l’épanouissement de l’enfant que l’on pense. Il y a des familles démissionnaires, des familles monoparentales, des familles recomposées…, ce qui influe sur le temps de l’enfant et sur sa scolarité. Les études menées dans ce sens ont montré que si l’enfant est élevé dans une famille où règne des rapports d’entente et de respect, le temps scolaire à la maison devient un moment agréable et une occasion d’enrichissement pour l’enfant. Par contre, les familles ou les relations internes sont entachées de problèmes et de malentendus, ne représentent point un lieu d’épanouissement pour l’enfant. Au contraire, une telle ambiance tondue induit l’enfant à détester l’école.

Les travaux à domicile deviennent alors des œuvres frustrantes tant pour le parent (dans la majorité du temps la mère) que pour l’enfant lui-même. J.C.Meunier  explique : « En trame de fond de ce constat, pointent les inégalités sociales qui sont un corollaire inévitable du temps scolaire à la maison. En effet, si, en théorie, chaque enfant bénéficie du même accompagnement scolaire prévu par l’école sur le temps de la classe, toutes les familles – enfants et parents – ne sont pas armées de la même manière pour répondre aux exigences scolaires qui retombent à la maison ».

En France, les statistiques sont alarmantes. Un enfant sur sept vit avec un seul parent, selon l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE, 2003). D’autre part, un rapport publié par les Nations Unies en 1995, révèle que le parent seul formant une union avec un autre parent seul, ayant des enfants, est un type de famille qui devient de plus en plus fréquent ces derniers temps, surtout aux Etats Unis ;  mais c’est un modèle qui n’a pas prouvé être efficace quand il s’agit de l’aménagement du temps scolaire de l’enfant et du temps qu’il passe avec sa famille.

En 2012, l’Ebru Magazine a publié une étude très intéressante concernant l’articulation entre temps scolaire, temps de famille et leurs répercussions sur la vie familiale de l’enfant et sur sa performance à l’école. Selon cette étude, les familles gérées par des mères célibataires enlisent la scolarité de l’enfant, réduisent de 17% la probabilité de terminer le lycée, de 16% celle d’entrer à l’université et de 9% celle d’y réussir. L’étude a également montré que « 37% des parents qui élèvent seuls leurs enfants se disent angoissés par l’éducation de leurs enfants, car ils ont des difficultés de trouver du temps pour soi. Ils sont fatigués d’être les seules responsables. Ils se sentent enfermés, et isolés et transmettent ce renfermement et cet isolement à leur enfant ».

D.Glasman  affirme par ailleurs que : « les enjeux qui entourent la réussite académique créent, chez de nombreuses familles, de l’anxiété pour l’avenir de leur enfant. Cette pression, liée à la réussite scolaire, peut alors se traduire par des conflits entre parents et enfants lors des devoirs ». 

En bref, quand les ressources familiales en temps, en affection et en argent sont disponibles, la logistique scolaire et les rapports école-famille deviennent fluides et donc favorables à l’épanouissement de l’enfant. Par contre, si temps et moyens font restreints, l’harmonie temps scolaire et temps de famille aura du mal à s’intercaler.

 

 
Rythmes scolaires en Tunisie : un effort d’autoscopie 

En Tunisie, les textes législatifs reflètent, d’une manière irréfutable, un intérêt accentué au bien-être de l’enfant tunisien et avance l’école et la famille comme étant responsables, à part égale, de ce bien être escompté. La Loi d’orientation de 200213 (Article 8) stipule que

L’école veille, dans le cadre de sa fonction d’éducation, en collaboration avec la famille et en complémentarité avec elle, à éduquer les jeunes au respect des bonnes mœurs et des règles de bonne conduite, et au sens de la responsabilité et de l’initiative  

Toutefois, la Tunisie ne fait pas exception au niveau des rythmes scolaires, quand il s’agit d’harmoniser le temps scolaire et le temps de famille. Hormis toutes les législations qui, au fil de l’histoire de l’école tunisienne, ont marqué la scène éducative, l’adéquation tant souhaitée entre temps scolaire et temps de famille n’a pas pu être réalisée. Ecole et famille sont encore accablées par des problèmes énormes : la famille tunisienne est alourdie par moult tracas et ne dispose plus de suffisamment de temps pour suivre la scolarité de ses enfants, d’autant plus que la collaboration famille-école et les associations parents-élèves ne sont  pas des pratiques régulières ou communes dans la scène éducative tunisienne. La famille tunisienne moyenne est tiraillée entre mille situations contraignantes. 

Selon les statistiques fournies par l’Institut National des Statistiques, la Tunisie occupe le 4ème rang mondial en termes de divorce. Pour la seule année 2012, 12000 cas de divorce ont été recensés. En 2000, 80% des femmes divorcées élevaient leurs enfants toutes seules et 70% de ces femmes recevaient la somme maigre de 100 dinars pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Une famille tunisienne sur huit est monoparentale, selon la même source. Il en ressort alors que le temps de famille consacré à l’enfant pourrait facilement être engourdi, submergé par des tensions et des conflits qui paralyseraient son élan scolaire et son évolution bio-psychologique.

Une étude intitulée “Budget temps des femmes et des hommes en Tunisie 2005-2006” montre que seulement 0,38% des activités familiales réparties sur 24 heures sont consacrées aux tâches scolaires de l’enfant, ce qui justifie, entre autre, la 64ème place mondiale qu’occupe la Tunisie en termes de réussite scolaire, selon le rapport de l’Organisation de Coopération de Développement Economique (l’OCDE). Le rapport ajoute que plus de 60% des élèves tunisiens quittent l’école sans parvenir à acquérir les compétences de base indispensables pour le marché de l’emploi et pour une vie sociale équilibrée.

Cela dit, il importe de préciser que l’école tunisienne connait ces derniers temps (précisément depuis le 23 avril 2014) une importante réforme de son système éducatif et notamment des rythmes scolaires, qui, nous espérons, aboutira à une meilleure répartition entre le temps d’école et le temps de famille. En effet, le ministre de l’éducation révèle que 12000 élèves ont repris le chemin de l’école lors de cette année scolaire (2015/2016) et que plusieurs réformes sont programmées pour l’école tunisienne sur une période de 5 ans.

Par ailleurs, 4000 millions de dinars seront mobilisés pour répondre à ces réformes, précise le ministre. Il a également signalé qu’un nouvel emploi du temps pour la rentrée scolaire 2016/2017 sera mis en place. Nous espérons dans ce cas, que ces mesures audacieuses prendront en considération le rôle culminant du temps de famille dans la vie de l’enfant et envisageront une démarche concrète pour une concordance subtile entre le temps de famille et le temps scolaire qui s’intercalent dans le quotidien de nos enfants. 

 

Pour ne pas conclure

L’articulation entre temps de famille et temps scolaire est un sujet de débat très récurrent et un enjeu collectif qui concerne non seulement la famille mais aussi la communauté éducative toute entière. Elle constitue un cadre de réflexion commun à toutes les parties prenantes dans le domaine de l’éducation et occupe les périphéries de la conscience de tous ceux qui se sentent soucieux de l’avenir des enfants.

Le temps scolaire et le temps de famille ne peuvent en aucune manière être dissociés des autres temps sociaux : temps de loisirs, temps de travail, temps de ville, temps de repos…, tous ces temps influent directement sur le temps de l’enfant et exerce une pression non point négligeable sur son évolution.

Dans son livre La Vocation Actuelle de la Sociologie (1963, PUF), George Gurvitch affrime que : « la vie sociale s’écoule dans des temps multiples, toujours divergents, souvent contradictoires, et dont l’unification relative, liée à une hiérarchisation souvent précaire, représente un problème pour toute société ».  Dans plusieurs pays du monde, le rôle de la famille a été attribué aux collectivités locales ou aux municipalités qui « influent sur l’aménagement des temps de la ville. Ensuite, elles agissent directement sur l’organisation du temps de l’enfant, enfin elles interviennent en lien étroit avec l’éducation nationale sur le rythme même de l’école ».

Peu à peu, le rôle de la famille et le temps qu’elle consacre à l’enfant s’est réduit à des échanges brefs avec des parents trop pris par les soucis de la vie. Faut-il rappeler ici qu’au fil des années, les lois, les décrets et les circulaires en relation avec l’éducation ont été structurés sur la base des rapports Etat-école et non pas en fonction du temps que l’enfant doit passer avec sa famille.  

Les suggestions avancées ci-dessous pourraient, on l’espère, aider à établir une meilleure articulation entre temps d’école et temps de famille :

  • Annihiler les excès : trop de travaux à domicile nuisent à la vie familiale de l’enfant et aboutissent à l’envahissement du champ familial par le champ scolaire.

  • Réviser les emplois du temps et l’horaire hebdomadaire de manière à ce que l’enfant ait plus de temps à passer avec sa famille.

  • Prendre les enfants appartenant à des familles démunies en charge et accentuer les visites à domicile par des spécialistes en éducation.

  • Ouvrir l’école à la famille, accroître les occasions de rencontres parents d’élèves-enseignants (des projets communs, des excursions, des débats sur les résultats des enfants,..) et valoriser le rôle de la famille à travers des textes législatifs.

  • Respecter les rythmes bio-psychologiques de l’enfant et placer son intérêt au centre de toutes les réformes éducatives.

  • Réviser les temps sociaux en vue de les arrimer avec le temps scolaire et le temps de famille.

  • Créer des associations qui mettent ensemble parents d’élèves et enseignants, sur le modèle des « Parent-Teacher Association ».

  • Promouvoir la pédagogie de coopération et d’entre-aide qui valoriserait, en premier lieu, le rôle de la famille dans l’épanouissement de l’enfant. Désormais, l’école ne pourra pas franchir le 21ème siècle tout en restant recroquevillée sur elle-même.

  • Refonder la journée d’école de manière à ce que soit pris en considération le temps scolaire, le temps périscolaire et le temps de famille.

  • Réaffirmer l’implication des spécialistes tels que : psychologues, sociologues, pédiatres….et susciter leurs avis concernant le bon aménagement du temps de l’enfant.

Notre école est en pleine réforme, en pleine mutation. Soyons optimistes.

Allions l’idéal au réel et créons le possible » (Ministre de l’Education français  : 18 janvier 2014).

 

A propos de l'auteur
Maaouia Haj Mabrouk est inspectrice d’anglais au Commissariat Régional de l’Education de Nabeul en Tunisie. Elle est agrégée en langue et littérature anglaises (promotion juin 2012). Etudiante doctorante en 2ème année. Elle s’intéresse à la didactique de la langue anglaise

Insprectrice d'anglais

 

 

 

 

 

 

 

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