Tunisie : environnement scolaire et « mental combat » dans les zones populaires

20 février 2014
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Souvent on traite les problématiques de l’Education en Tunisie du point de vue pédagogique, motivation et compétences des enseignants ou encore contenu à enseigner. Or, l’une des principales causes de l’échec et surtout de l’abandon scolaire, réside dans les infrastructures d’accueil. De nombreux élèves sont démotivés car ils sont accueillis dans des conditions parfois très précaires. Le témoignage suivant, recueilli par Mbarka BHM et publié sur le blog Keep Qalam, illustre la désolation de certains établissement tunisiens. Mbarka a pu recueillir le témoignage de Hakim (nom d’emprunt) jeune lycéen du Kram (Tunisie) concernant les conditions dans lesquelles il étudie.

Petite prise de conscience mettant en évidence les difficultés structurelles et environnementales auxquelles sont confrontés les élèves des zones populaires en Tunisie…L’environnement peut être bon ou mauvais. Ceci est à la libre appréciation de chacun mais laissons Hakim, 17 ans, qui a accepté de servir de guide, nous exposer quel est précisément son environnement scolaire.

 

Hakim est un élève de Première (selon la classification française) et il fréquente un lycée technique qui est situé en plein cœur d’une zone populaire de la ville du Kram (ville du nord de la Tunisie, dans le Golfe de Tunis, non loin de la célèbre Carthage) dans un quartier appelé Sidi Amor. On y trouve des filières classiques (Littéraire, Sciences, Eco-Gestion) et techniques (Informatique, Mécanique, Electronique, Electro-technique). Le cadre direct du lycée donne immédiatement le ton. Bien que le Palais des Expositions du Kram se situe à quelques pas de là ou encore un centre de formation professionnelle, c’est l’aspect terriblement dégradé des choses qui marque les esprits.

Quelques données

  • Nombres de’habitants : 58125
  • Nombre d’habitants de l’arrondissement du Kram Ouest : 32016
  • Le Kram-Ouest concentre en 2004 près de 55 % de la population totale de la ville.

Le centre de formation fait tâche au milieu d’un spectacle de quasi désolation. En effet, le bâtiment, à l’air neuf et plutôt bien entretenu, détonne avec le reste du paysage. Faisant figure d’anomalie, il apparaît presque trop bien pour l’emplacement. Notons également la présence d’un immense terrain vague qui fait office de place du marché le dimanche et d’un cimetière dont des pans entiers de murs sont affaissés…En face du lycée une usine de traitement des déchets ou de recyclage ( ?).

Sur la route

Afin de bien comprendre les choses, adoptons le point de vue de Hakim, qui doit se rendre quotidiennement à l’école. Le trajet lui-même est assez révélateur. Tous les jours, il doit faire avec les monceaux de détritus qui jonchent le sol sur son chemin. S’il existe un problème chez les Tunisiens, c’est bien celui de leur relation aux déchets. En effet, l’absence de poubelles dans l’espace public couplé à un mauvais système de collecte et, il faut l’avouer, à un manque cruel de prise de conscience chez les populations en ce qui concerne l’hygiène de leur environnement, arrivent parfois à rendre les rues peu praticables.

Les lundis matins, Hakim et ses camarades retrouvent la place du marché qu’ils doivent traverser pour se rendre au lycée, ensemencée des restes du marché de la veille : légumes pourris, restes de volailles, chaussures dépareillées et vêtements divers, ainsi que, parfois, des cadavres d’animaux errants abattus par les services municipaux ou tout simplement victimes de la barbarie de certains.

Autant dire, au lendemain du marché, que l’odeur est insupportable : nausée au bord des lèvres et mouches bourdonnant près des oreilles achèvent de vous mettre dans l’ambiance. Par temps de forte pluie, toute la zone se transforme en marécages soit parce que les égouts sont inexistants, soit parce que, mal façonnés, ils ne parviennent pas à évacuer le surplus d’eau. Dans ces cas là, finir le trajet nu-pieds est loin d’être optionnel. Quel curieux spectacle que de voir collégiens et lycéens progresser au milieu d’un tel désordre vers le lieu de leur éducation !

Un lycée ouvert aux quatre vents

 

L’entrée du lycée est aussi accueillante que son environnement direct. Il n’est pas rare qu’un tas d’immondices accueille les élèves près du grand portail. La grande cour intérieure se laisse envahir à la fois par la faune (animaux errants qui laissent parfois des traces odorantes de leur passage) et la flore (arbustes et autres végétations ne sont pas taillés régulièrement). Autre conséquence liée à la pluie : la présence d’un véritable lac artificiel qui ne facilite pas la tâche des élèves lorsqu’ils doivent changer de bâtiment pour se rendre à un cours.

Certaines salles de classe sont dotées de tables datant du siècle dernier. De véritables pièces de musée. On serait tentés de parler de tables d’écoles primaires si on se fie au témoignage de Hakim : « Elles sont très petites et font mal au dos car très inconfortables. Je ne sais jamais comment positionner mes jambes parce que les bancs sont collés à la table », me raconte le lycéen. Par ailleurs beaucoup de tables sont cassées ou font du bruit car branlantes. « Parfois, les clous qui dépassent nous écorchent ». Difficile d’imaginer un grand dadet comme notre témoin assis des heures durant de manière si inconfortable et devoir se concentrer sur ce que lui raconte son professeur.

Concernant les tableaux noirs, ils  deviennent très vite illisibles une fois qu’on les a effacés (pas facile quand on est au fond de la classe !). Certains sont perforés par de grands trous  ou abîmés. Autre détail : l’absence de poubelles dans les salles de cours menant inéluctablement, en fin d’heure,  à un sol couvert de papiers et autres déchets (scolaires ou non).

Certaines fenêtres sont cassées et offrent les élèves aux éléments, ce qui, en hiver, peut s’avérer extrêmement cruel. C’est sans compter le chauffage inexistant dans des bâtiments qui n’ont pas été conçus pour isoler la chaleur ou encore le plafond qui goutte carrément quand il pleut !

 

Au niveau du matériel, les élèves disposent d’ordinateurs peu performants (et souvent en décalage avec l’évolution technique). Dans les ateliers ou les salles de cours utilisant un matériel spécifique, nombre d’outils de travail sont cassés et inutilisables et, devant les faibles moyens de remplacement, obligent les élèves à « faire preuve d’imagination ». Dans ce qu’Hakim appelle « laboratoire technique » (qui correspond en fait à une salle d’atelier) le plafond est en tôle ondulée et les fenêtres, toujours cassées, laissent entrer les oiseaux qui déversent leur fiente sur les outils et les machines. Le rétroprojecteur lui-même n’est pas épargné par ces attaques perverses.

Quant aux sanitaires, inutile d’espérer le grand luxe. Mon témoin me confirme : « Il n’y a que deux points WC pour les élèves dans tout le lycée – un pour les filles et un pour les garçons – et deux autres sont réservés aux professeurs. Il n’y a jamais de savon. Les toilettes sentent mauvais et ne sont pas nettoyées souvent. L’an dernier seulement les toilettes des garçons ont été rénovées ».

Dans la cour, il y a également un lavabo qui sert un peu à tout : boire, se laver les mains, laver les chiffons…En été, lorsqu’il fait très chaud, on coupe parfois l’eau car elle arrive chaude au robinet : on préfère attendre qu’elle refroidisse. Imaginez passer les épreuves du bac dans un contexte pareil…

Quant aux équipements sportifs, Hakim laisse échapper un rire : « On a bien un stade dont le sol est recouvert de sable. Lorsqu’il pleut, ce dernier devient un champ de boue quand ce ne sont pas les égouts qui débordent et se déversent sur le terrain. Les locataires de l’immeuble attenant sont régulièrement dérangés et excédés par le bruit des élèves ». De quoi développer une véritable passion pour les activités sportives.

Un système éducatif à réformer de toute urgence !

L’éducation est depuis longtemps un sujet sensible en Tunisie. Si des efforts ont été entrepris (notamment création de pôles scolaires à visée plutôt élitistes tel que le collège-lycée de l’Ariana et les diverses orientations professionnelles et/ou technologiques des programmes ) la situation du reste du pays, c’est-à-dire les zones populaires et les campagnes, demeure très problématique.

Les établissements mal entretenus, les équipements obsolètes, les lacunes sanitaires ont un impact non négligeable sur le moral des élèves. Hakim confiera : « Cela ne nous donne pas envie d’aller à l’école…Nous n’obtenons nos diplômes qu’en payant cher de nos personnes (en dehors du travail purement scolaire, ndla) ». Les difficultés rencontrées par les élèves notamment au lycée arrivent carrément à les « décourager des études ». Parallèlement, les voies à visée professionnelles dans ces zones là arrivent au même résultat : formation sur des équipements obsolètes, difficultés de renouveler le matériel, mauvaises conditions d’apprentissage, manque de moyens…autant d’éléments empêchant tout épanouissement ou toute perspective d’avenir positive.

Beaucoup d’élèves envisagent l’abandon des études et ce sont en général leurs parents qui font barrage à cette décision. En 2012, près de 100 000 enfants ont renoncé à se rendre à l’école (chiffres officiels).

L’impact psychologique lié à l’environnement direct ou indirect  n’est pas à minimiser chez une jeune population post-révolutionnaire qui a des attentes fortes dans un pays certes en reconstruction mais instable au demeurant. Les parents et le milieu enseignant sont préoccupés quant au devenir des élèves qui désertent l’école sans aucune perspective et qui peuvent évidemment succomber à l’appel de la rue, de l’illégalité et subir des influences extérieures négatives.

Les questions liées au programme et aux enseignants ne seront pas abordés ici mais elles existent, bien évidemment.  Cependant, Hakim soulignera la surcharge des classes en termes d’effectifs. Selon lui, la trentaine d’élèves par classe est la norme. Il précisera même qu’une classe de son établissement compte 37 élèves : « Comment un professeur peut-il travailler convenablement avec autant d’élèves quand le matériel nous pose déjà tant de problèmes ? ».

Autant de difficultés que les effets collatéraux de la Révolution tunisienne ont bien évidemment aggravé, ne serait-ce que par la déstructuration de l’appareil d’état, les dégradations liées aux révoltes, l’ajout de nouvelles problématiques aux anciennes etc…

Hakim est persuadé que l’environnement scolaire est important. Il a même des revendications concrètes fondées sur son expérience au quotidien. Les « mesures » qu’il propose gagneraient à être entendues par le Ministère de l’Education en Tunisie. Pour le jeune homme, l’emplacement de son lycée est mauvais en soi (usine de traitement des déchets, grand terrain vague). Il aimerait un nouveau terrain de sport avec pourquoi pas un gymnase, ce qui réglerait la question des intempéries. Selon lui, la cour du lycée est à refaire ainsi que des réparations allant de soi : fenêtres, toiture … Il voit aussi la classe idéale comme étant chauffée, avec des tables adaptées au gabarit des lycéens, des tableaux blancs type Velleda. Bref, une révolution matérielle totale.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, son lycée ne dispose pas de bibliothèque interne (C.D. I) ou de salles d’étude : « Il nous faudrait une bibliothèque avec des ordinateurs car la seule option quand on a un trou dans notre emploi du temps c’est d’attendre dans la cour ou traîner pas loin du lycée… ». Les salles d’études résoudraient également un problème de taille : tous les enfants des classes populaires, classes touchées par la pauvreté, n’ont pas forcément un environnement favorable chez eux pour travailler. Certains ne disposent pas toujours de bureaux ou bien ne peuvent prétendre travailler au calme…

Enfin, il aimerait bien que les élèves soient consultés pour l’élaboration des emplois du temps et rêve de ne plus avoir cours le samedi ! Mais ça c’est une autre paire de manches.

Le tableau que nous livre Hakim est loin d’être affriolant mais pour autant, ce dernier s’estime chanceux : « Je vous parle d’un lycée en zone populaire urbaine…Je n’ose même pas imaginer l’état des lieux dans nos campagnes ! ».

Hakim ne croit pas si bien dire si on se fie à cet article du Huffingtonpost Maghreb mettant en lumière la triste réalité et où l’on apprend entre autres  que « dans les campagnes, c’est comme à la plage! On hisse un drapeau noir pour informer les élèves que les conditions climatiques ne sont pas favorables et qu’il est préférable qu’ils rentrent chez eux »…

Espérons que la Tunisie, qui vient tout juste de se doter d’une nouvelle constitution, puisse désormais s’attaquer à révolutionner son système éducatif  et répondre aux attentes de sa jeunesse entre autres priorités.

(1) : Données en provenance du site officiel de la ville du Kram

Ce témoignage a été publié sur le blog Keep Qalam : Tunisie : environnement scolaire et « mental combat » dans les zones populaires

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