Le Mirage de la « tablette magique » pour l’éducation au Maghreb

Le Mirage de la « tablette magique » pour l’éducation au Maghreb

Par Karim Elouardani 11 avril 2015
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La tablette  numérique représente-t-elle LA solution idoine pour résoudre tous les maux de nos systèmes éducatifs ? Le « numérique à l’école » peut-il résoudre, à lui seul, les sévères problèmes que connaissent nos établissements scolaires maghrébins ? Et si c’était le cas, doit-on se focaliser essentiellement sur l’outil au détriment de l’usage ? La tablette éducative représente-elle vraiment la solution miraculeuse comme le pensent certains de nos gouvernants ? 

Une Tablette éducative pour tous…

En Tunisie, après la fin de la grève ayant opposé durant de longues semaines le Ministère de l’Education Nationale aux syndicats de l’enseignement secondaire, le Ministre a annoncé la volonté du gouvernement d’équiper tous les élèves tunisiens avec des tablettes scolaires. Dans ce sens, plusieurs expériences pilotes sont menées en la matière et certains acteurs des télécommunications à l’instar d’Orange et de Samsung, ont déjà mis sur pied des programmes pilotes en équipant certains établissements d’outils numériques, dont des tablettes éducatives.

Début mars, l’Algérie a traversé une grave crise du secteur de l’éducation, initiée par le Conseil national autonome du personnel enseignant du secteur ternaire de l’éducation (CNAPESTE). Pour « préserver le droit des élèves à l’enseignement, la Ministre de l’Education Nationale, Noria Benghebrit, a proposé de délivré à chaque élève du baccalauréat un CD-ROM contenant le programme scolaire annuel et de compléter ce dispositif par la diffusion à la télévision nationale de vidéos éducatives. Ce projet a suscité un tollé de la part des enseignants et des parents d’élèves

Le système scolaire au Maroc quant à lui, a entrepris le virage du numérique il y a quelques temps déjà et pour de nombreux établissements scolaires, la tablette éducative fait aujourd’hui partie des supports pédagogiques usuels. 

Ainsi, la réponse des gouvernements du Maghreb face aux enjeux importants de la modernisation de nos systèmes éducatifs se fait essentiellement par des plans d’équipement. Ainsi, la seule problématique semble se situer au niveau du matériel mis à disposition de l’éducation.  A l’heure où certains pays comme la France, tirant les leçons des échecs des différents plans informatique, internet puis numérique à l’école, mettent en place une grande consultation nationale sur le l’éducation numérique en impliquant les différents acteurs (pédagogues, enseignants, parents…), nos pouvoirs publiques maghrébins semblent ne se soucier que de l’infrastructure.

Une tablette à l’école pourquoi faire ?

Or la mise en œuvre de programmes d’utilisation des nouvelles technologies dans le cadre scolaire ne doit pas se résumer à équiper les établissements avec des supports technologiques, mais à développer une véritable réflexion sur l’usage des TIC en classe. En effet, la vision actuelle, centrée sur la technologie, masque les autres dimensions de l’usage du numérique en classe, à savoir les questions de socialisation, de capital culturel, de territoire, d’accompagnement ; et donc d’éducation. La mise en place du numérique à l’école ne doit pas se résumer uniquement à fournir une tablette à chaque élève.

Même si les tablettes ont évolué au cours des dernières années, elles sont loin d’égaler les ordinateurs pour de nombreux usages pédagogiques. Par exemple, comment peut-on enseigner le traitement de texte avec une tablette ? Comment l’élève peut-il maîtriser le « copier-coller », la gestion de documents…sur une tablette. Cet outil n’est pas aussi intuitif et confortable qu’un ordinateur pour réaliser une devoir avec clavier et souris, ni pour saisir un texte de plusieurs lignes. Confier une tablette à un élève lui permettra certainement d’apprendre la navigation web et regarder des vidéos, mais il n’a pas fondamentalement besoin de l’école pour s’initier à  ce type d’usage.

A notre sens, la seule valeur ajoutée de l’octroi d’une tablette à chaque élève, en l’état actuel, ne peut avoir comme objectif que de réduire la fracture numérique qui existe entre les différentes régions d’Algérie, du Maroc et de Tunisie. L’opération n’est justifiée que pour permettre à chaque enfant de disposer d’un appareil numérique.

Dans un excellent article intitulé « tablette à l’école, un pansement sur une jambe de bois » Pierre Lecourt résume les limites de l’utilisation des tablettes en milieu scolaire en une phrase :

« Offrir une tablette à des collégiens, c’est s’assurer qu’ils sauront surfer, jouer et regarder des vidéos quelques semaines plus tard (chose qu’ils savent déjà probablement faire sur smartphone), mais certainement pas leur donner un outil pour apprendre à devenir des futurs citoyens numériques ». 

Devons-nous pour autant abandonner toute ambition du « numérique à l’école » ? Bien sûr que non. C’est un virage que nos systèmes éducatifs au Maghreb se doivent de prendre de manière certes urgente, mais non précipitée. L’éducation numérique, comme nous essayons de le démontrer quotidiennement sur Edupronet, ne se résume pas au cartable numérique et à la numérisation de quelques contenus. Le concept va bien au-delà du simple équipement des établissements avec des tablettes et ne saurait souffrir d’une absence de stratégie en la matière.

Pour aller plus loin :

Tunisie, une première école numérique équipée

Des tablettes pour que l’école reste en phase avec la société

Des tablettes numériques au collège 

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